Article « Le Monde » : Mika ouvre les portes de sa villa en Toscane
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Mika ouvre les portes de sa villa en Toscane : « J’ai une mentalité de survivant, d’immigrant. Jetez-nous n’importe où, on y fera jaillir de la poésie ».
Le chanteur présidera vendredi la 41ᵉ édition des Victoires de la musique, après la sortie, fin janvier, de son septième album, « Hyperlove ». Actuellement en tournée, il sera lundi à l’Accor Arena de Paris.
Pour accéder à la villa de Mika, 16 kilomètres au sud-est de Florence, il faut traverser un paysage de fable – montagnettes mouchetées de cyprès et d’oliviers, routes cahoteuses, installations électriques aléatoires, propriétés semi-abandonnées. On sonne à l’Interphone. Une voix de femme nous accueille chaleureusement, dans un italien trempé d’accent roumain. Passé le portail sans prétention, nous voilà nez à nez – ou plutôt nez à groin – avec deux cochons ailés, peints sur une pancarte en bois. « Pigs can fly » (« les cochons peuvent voler »), lit-on au-dessus des deux animaux. Aurait-on, par mégarde, abusé d’un champignon en chemin ? Renseignement pris, l’écriteau fait référence à l’expression « when pigs fly » (« quand les cochons voleront »), équivalent british de notre « quand les poules auront des dents ». Comprendre : à l’impossible, cette vedette-là est tenue.
Il est vrai que Mika, dans un circuit pop de plus en plus balisé, ne fait rien comme tout le monde. A rebours des logiques marketing, sa tournée mondiale, qui passe le lundi 16 février par l’Accor Arena, à Paris, a été annoncée bien avant la sortie, fin janvier, de son septième album, Hyperlove. Lequel se confronte à ce que la plupart de ses pareils fuient comme la peste : la politique, sujet casse-gueule par excellence, où il y a tant à perdre, et si peu à gagner.
En la matière, Mika – Michael Holbrook Penniman Jr, à l’état civil – n’est plus un novice. Le tube qui l’a fait connaître il y a près de vingt ans, Relax, Take It Easy (2007), a été écrit en écho aux attentats de Londres, en 2005, où il vivait alors. Son enfance a été ébranlée par la guerre du Golfe, qui vit son père, banquier, se réfugier huit mois durant à l’ambassade américaine du Koweït – premier d’une suite de traumas familiaux auxquels le jeune Michael répondra par l’apprentissage de la musique. Quant à son arbre généalogique, il s’avère aussi sinueux que les oliviers de sa demeure toscane : y figurent, parmi de proliférantes lignées syriennes et libanaises, le deuxième président des Etats-Unis, John Adams (1735-1826), et l’écrivain américain William Peter Blatty (1928-2017), auteur d’un classique de la littérature horrifique, L’Exorciste (1971).
« Pop alternative »
D’exorcisme, il est beaucoup question sur Hyperlove, tant le disque s’emploie à conjurer fléaux intimes ou sociétaux, à l’instar du single Modern Times. Certes, rien qui ravive Life in Cartoon Motion (2007), miraculeux premier album dont Mika n’est jamais vraiment parvenu à réitérer les audaces opératiques et chromatiques. Reste qu’à son meilleur (Bells, Excuses for Love, Nicotine), le disque se distingue aisément du tout-venant de la variété contemporaine. « J’ai 42 ans, je fais de la pop alternative, un truc qui ne devrait pas exister mais qu’il faut défendre, glisse le chanteur devant l’âtre du salon. C’est tellement plus facile d’écrire des albums comme ça quand on a 20 ans… Comment absorber une certaine maturité, sans renoncer au lâcher-prise ? »
Mika fait visiter le studio qu’il a aménagé dans l’ancienne étable de cette bâtisse du XIVe siècle, qu’il loue depuis 2018 aux propriétaires de la marque toscane Roy Roger’s, fameuse pour avoir importé les jeans en Italie. « Tu vois, ce revêtement blanc, près du piano ? Il a été formé par le fumier des bêtes, autrefois. » Le polyglotte aux trois passeports – américain, britannique et libanais – passe là quatre mois par an, essentiellement studieux. Après une dispute, son compagnon de toujours, le monteur Andreas Dermanis, a claqué la porte et n’est jamais revenu. « Andy [son surnom] est parti pour sauver notre relation », lâche le chanteur dans un sourire. Le couple se retrouve dans la campagne anglaise, près de Hastings, ou à Miami, en Floride, où il dispose d’autres propriétés.
En Toscane, Mika héberge, pour une durée variable, les collaborateurs avec lesquels il conçoit ses chansons, mais aussi la scénographie ou les costumes de sa tournée. Matin, midi et soir, avec l’aide d’une gouvernante roumaine, il leur prépare ses meilleures recettes, dont il nous a offert quelques morceaux de choix – mention spéciale à une succulente soupe de pois chiches et avocat, relevée d’épices fleurant bon la Méditerranée. Le chanteur ne bosse jamais mieux, jure-t-il, que quand il écosse, désosse, assaisonne. « Pendant que je cuisine, j’anime des réunions en enfilant mes écouteurs, je résous des problèmes, je trouve l’inspiration. Mes journées sont rythmées par les repas. Cultiver et cueillir les ingrédients dans le jardin, les savourer avec mes équipes, courir 16 kilomètres par jour pour éliminer les calories… »
Obsession gastronomique
Des livres de grands chefs, disséminés sur les étagères, témoignent de son obsession gastronomique. Si le filon musical venait à se tarir, Mika se verrait bien tenir une auberge, un club de jazz, un bar, un atelier… Voire tout cela à la fois. « Il arrive que de petites choses procurent énormément de sens et de bonheur… J’ai une mentalité de survivant, d’immigrant. Jetez-nous n’importe où, on y fera jaillir de la poésie. » C’est cette dimension artisanale qu’il apprécie en Italie, où il loue également un entrepôt, dans les Pouilles, pour confectionner et stocker ses vêtements. « Ici, on fait, on fabrique, on produit. » Quand il ne mitonne pas, Mika se sustente dans une station-service à Ginestra Fiorentina, un village à quelques kilomètres de chez lui. « Leur resto est délicieux… C’est l’Italie que j’adore, celle des coopératives alimentaires, des petits ateliers de couture… Une partie de l’album a été enregistrée à SAMworld, un studio près de Pise. Je n’avais jamais vu du matériel vintage d’aussi bonne qualité. »
En France, où il présidera les Victoires de la musique vendredi 13 février, Mika doit une partie de sa célébrité à ses apparitions télévisuelles, du « Téléthon » à « The Voice ». En Italie aussi, comme dans les autres pays où il est populaire, de l’Espagne au Royaume-Uni. Invité régulier du Festival de Sanremo – qui lui a inspiré le titre d’une chanson –, coach et juré pour divers télé-crochets, protagoniste d’une émission à succès en 2016 et 2017 (« Stasera casa Mika »), il a coanimé en 2022 à Turin le concours de l’Eurovision. L’Ukraine, tout juste envahie par la Russie, l’emporta haut la main. « Le tempérament italien, ce mélange de drame et de jeu, était parfaitement adapté à cette édition étrange… Le professionnalisme clinique des éditions ultérieures m’a plus dérangé. A force de vouloir être neutre et diplomatique, plus rien ne passe, ni message ni émotion. »
Pour l’heure, cinq Etats ont annoncé boycotter le prochain concours, qui se tiendra en mai à Vienne, pour protester contre la présence d’Israël. « Sur cette question très délicate, j’aime le fait que chaque participant, après avoir pris la température du pays, réponde à sa manière, parfois bruyamment. » Il marque une longue pause. « Les agressions territoriales requièrent une réponse appropriée, qu’il s’agisse de la Russie, des Etats-Unis ou d’Israël. Mais je me méfie des généralisations. Rien de pire que de réduire au silence, dans un pays en guerre, les voix de la liberté, les individus… Cela dit, dans un contexte de divertissement hypercommercial, il peut être opportun d’écarter les pays qui ne sont pas en phase avec les valeurs des autres participants. »
Univers circassien
Des croquis de la scénographie de la tournée, inspirés par le constructivisme russe, tapissent les murs en pierre. L’un d’eux représente un énorme mégaphone. « Dans l’essai The Braindead Megaphone [2007, non traduit], George Saunders écrit que ce n’est plus la qualité ou la vérité d’un discours qui importe, mais sa taille, son volume. Pour moi, c’est le grand prophète de notre temps. » Sur la table basse, des objets bigarrés accrochent l’œil : une boîte à montres, conçue avec sa sœur Yasmine, illustratrice, pour une marque suisse ; un crucifix inversé, offert par un ami designer, le Belge Job Smeets… « Il l’envoie à ceux qu’il considère comme les meilleurs clowns de la culture… »
Il se trouve que l’univers circassien a nourri Hyperlove. « Dans notre époque hyperbolique, marquée par l’hyperpolitique, l’hypercommercialisation, l’hypercommunication, on ne sait plus qui est clown et qui ne l’est pas… J’ai beaucoup pensé aux Années folles, une période de grands clowns, justement. » Sur la pochette du disque, un effet visuel tire le sourire du chanteur vers la grimace ; la joie se teinte d’effroi. « Quand le langage clownesque échappe aux artistes pour être récupéré par les politiciens, il devient dangereux. Pour moi, la réponse tient dans l’amour. L’hyperamour. »
La majorité des vedettes anglophones ayant trouvé refuge dans le « Bel Paese » – Thom Yorke, Mick Jagger, Harry Styles… – brillent par leur discrétion. Pas Mika, qui se jette volontiers dans l’arène politique. Lorsque, en 2015, des tags homophobes l’ont visé, à Florence, il a riposté par une campagne de soutien à la communauté LGBTQIA+, sur les réseaux sociaux. « La Renaissance est née ici en abattant les murs et en faisant entrer la lumière », insiste cet Européen convaincu. Et de citer l’essayiste Tzvetan Todorov (1939-2017) : « Il n’y a pas d’Europe sans les Lumières, et pas de Lumières sans l’Europe. »
« Paolo Conte m’obsède »
Au cours d’une autre querelle avec Andy, il y a une dizaine d’années, Mika a ressenti un violent rejet de leur quotidien londonien, à Chelsea. « Je détestais nos voisins, les magasins, les gens dans le parc… Je suis parti, j’ai traversé l’Italie en voiture avec nos chiens, et j’ai fini par trouver cette maison. Je vois ce pays comme un corridor entre l’Afrique, le monde arabe et l’Europe du Nord. Tout l’inverse du navire de guerre mercantile et colonial qu’est la Grande-Bretagne, avec ses canons dirigés vers le reste du monde. »
Comme il le fait avec le français, dans lequel il chante un gros quart de son répertoire, Mika mène une carrière parallèle dans la langue de Dante, commencée en 2008 par une collaboration, sous le pseudonyme d’Alice, avec Eros Ramazzotti. Plus récemment, il a rendu visite dans son Piémont natal à Paolo Conte, avec qui il a enregistré quelques morceaux, encore inédits. Une photographie dédicacée de l’auguste chansonnier en atteste, près de la cheminée. « Il m’obsède. Sa poésie participe de la texture de sa voix, comme Tom Waits ou Cameron Winter. »
Inconsolable, il a joué en boucle l’album de ce dernier, Heavy Metal (2024), dans les jours qui ont suivi la mort de sa chienne, Melachi, fin janvier. Elle avait 16 ans. « Il était 14 h 15, j’étais à Paris, j’ai appelé Andy, il n’a pas répondu. J’ai senti qu’elle était partie à ce moment précis. Je ne suis pas très mystique, mais je crois en ces connexions. » Dans le salon, des figurines de Tintin veillent sur la photo de Paolo Conte. « J’adore Tintin, au même titre que Winnie l’ourson, sur lequel on pourrait baser un cours de religions comparées, confie ce chanteur prisé des enfants, et dont la mère couturière, morte en 2021, continue d’inspirer les travaux. Plus que de Tintin, je me sens proche du capitaine Haddock. Ou de Milou, qui voyage en toute discrétion. » Dans le monde de Mika, les chiens aussi savent voler.
Source : Le Monde












